Déclin des sociétés complexes, naissance de la société distribuée

[latexpage]

Image: Le Destin des empires. La Destruction.
Copyright: Thomas Cole, 1836

Depuis plusieurs mois maintenant, le changement de paradigme que nous vivons a été étudié, décrit et commence à être théorisé dans nos différents travaux présents sur cet espace de réflexion. Cela ayant été posé, nous allons ici-même tenter de comprendre, à l’orée des travaux de Joseph Tainter, pourquoi la destination finale des sociétés complexes est toujours la chute. Pour cela nous nous appuierons sur la théorie des rendements décroissants décrite par Tainter en vue de démontrer la pertinence de ses travaux au regard du paradigme de la société distribuée.

En premier lieu présentons les travaux de Joseph Tainter que nous mettrons ensuite en relation avec le concept de société distribuée.

Joseph Tainter est un archéologue, anthropologue et historien américain, connu principalement pour son ouvrage, The Collapse of Complex Societies, publié en 1988. Dans cet ouvrage, Tainter étudie en détail les causes et les processus du déclin tout au long de l’Histoire de brillantes civilisations, tentant ainsi d’en révéler les principes généraux, sans pour autant remettre en cause les spécificités inhérentes à chacune d’entre elles.

Joseph Tainter observe que les différentes causes qu’on attribue généralement à la chute des civilisations, comme la décadence des élites, les famines, les catastrophes naturelles, les révoltes sociales, le déclin de la natalité, ne constituent que des symptômes d’un phénomène plus général de chute des rendements marginaux des sociétés dites « complexes ». Il est à ce stade bien entendu nécessaire de définir ces deux concepts tels qu’introduits par Joseph Tainter.

Les communautés humaines, pour faire face aux problèmes auxquels elles sont confrontées (notamment des problèmes liés à la survie1)Joseph Tainter utilise la notion fondamentale de « sustainibility » pour désigner la capacité des communautés à assurer non seulement leur survie à court terme mais aussi leur pérennité dans un certain niveau de développement et de confort. même de la communauté), mais aussi pour les résoudre, ont tendance à accroitre leur degré de complexité. Cela se caractérise de plusieurs manières : division des tâches et spécialisation du travail, contrôle des comportements, ajout d’échelon de contrôles supplémentaires, créations d’institutions, maillage et mise en réseau du territoire, etc. Cette « complexification » des communautés humaines confrontées aux impératifs de leur survie, opère progressivement le passage de communautés fondées sur des liens affectifs et/ou génétiques à des liens plus abstraits (loi, nation)2) Ce saut qualitatif se retrouve dans les notions de Gemeinschaft (communauté caractérisées par la prépondérance du tout sur l’individu) et Gesellshaft (associations d’individus) telles que définies par Tonnies et développées par Max Weber.. Cette complexification des sociétés humaines, impératif à leur survie, a cependant deux caractéristiques fondamentales : son irréversibilité, et la croissance de son coût de fonctionnement. La complexification d’une société est irréversible3)Cela n’a rien d’étonnant lorsque l’on se rappelle que la thermodynamique caractérise, entre autre, des sytèmes complexes comme étant irréversibles. au sens où chaque échelon supplémentaire de complexité ne peut être défait, chaque nouvelle strate de complexité s’ajoutant à l’ancienne. Le coût de la complexité s’exprime en termes énergétiques (ressources naturelles), mais aussi de « pénibilité sociale » (contraintes institutionnelles, réglementation, contrôle social et politique). C’est à l’achoppement de ces deux caractéristiques des sociétés complexes qu’intervient la notion de « rendements décroissants ».  En effet, Joseph Tainter stipule qu’à mesure que les sociétés se complexifient, le coût de cette complexification a tendance à augmenter de manière exponentielle (du fait en partie de son irréversibilité), tandis que les rendements marginaux tirés de la complexification, décroissent4)Un rendement marginal se définit comme le bénéfice tiré de l’ajout d’une unité de ressource supplémentaire.. Arrivé à une certaine échelle de complexité, le simple coût de maintien de l’infrastructure socio-politique consomme la quasi-totalité des ressources disponibles de la société, rendant la société très vulnérable à des facteurs de déstabilisation exogènes, dont l’Histoire nous laisse entrevoir la variété : invasions barbares, sécheresse, révoltes paysannes, épidémies etc. Tainter explique donc que le facteur commun de déclin des civilisations, est la baisse tendancielle de l’efficacité de la structure socio-politique, sorte de point de saturation provoqué par la raréfaction ou l’enchérissement de l’énergie à la disposition des sociétés nécessaire au maintien de leur niveau de complexité. A partir du moment où les rendements de l’investissement dans la complexité sociopolitique déclinent, le poids de cette complexité est perçu comme inacceptable par une frange croissante de la population, rendant les institutions plus fragiles et illégitimes, et donc vulnérables aux invasions extérieures et moins résiliente aux chocs externes. Selon Joseph Tainter, l’Empire Romain a entamé son lent déclin à partir du moment où il est passé d’une économie du surplus accumulé, notamment par la conquête de nouveaux territoires et de nouvelles richesses, à une économie à « flux tendu » ne permettant plus de couvrir le cout de l’extrême complexité et de l’étendue géographique de l’infrastructure politique de l’Empire. Les élites politiques réagirent en imposant une stricte fixation des métiers (fortes entraves à la mobilité professionnelles et géographiques intergénérationnelles), en subdivisant l’Empire en unités politiques plus réduites et en déléguant de manière croissantes le contrôle du limes5)Par essence même un empire, se voulant universel, n’a pas de frontière mais seulement une zone de front, le limes. aux peuples et tribus dits « barbares ». Or, à mesure que l’Empire romain devenait incapable de subvenir aux besoins énergétiques de sa propre complexité et faisait face à des rendements décroissants, la structure socio-politique perdait son efficacité et par là même sa légitimité aux yeux d’une frange croissante de la population, qui ne tolère les couts sociaux de cette complexité (bureaucratie, perte d’autonomie, autorité politique, contraintes institutionnelles) qu’à condition qu’ils participent d’un mode d’organisation optimal pour assurer la pérennité de la société. Une fois atteint le point de congestion de l’infrastructure socio-politique, l’élite romaine était devenue incapable de « tenir » l’Empire sur son étendue géographique. Ainsi les invasions barbares n’ont jamais ébranlé le trône romain qui est mort de ses propres vices en se noyant dans son vomi malgré sa force et sa richesse. Ces invasions n’ont été en quelque sorte que l’ultime souffle qui vient défaire un château de carte.

Les travaux de Joseph Tainter sur le déclin des sociétés complexes dans l’Histoire sont extrêmement stimulants, pour la principale raison qu’ils sont d’une rare actualité. En effet, la société occidentale capitaliste qui est la nôtre est caractérisée par un niveau de complexité jamais égalé dans l’Histoire au point d’en être arrivé au stade de création de territoires artificiels de codage qui vont au-delà du réel6)Thèse soutenue par Michel Drac dans son livre Crise économique ou crise du sens ?. Ce dernier nous rappelle que lorsque l’on étudie les empires à travers l’Histoire, on remarque qu’un empire a toujours tendance à vouloir coder le réel pour l’inscrire dans son système de représentation. L’empire actuel ayant saturé sa capacité de codage du réel et ne pouvant donc plus plaquer du sens sur le réel, celui-ci fabrique des territoires de codage qui vont au-delà du réel. . La construction de ce système d’une redoutable complexité n’a pu avoir lieu que par un accès à faible coût à une ressource considérée comme inépuisable : les énergies fossiles. Le développement économique, social et technologique qu’ont connu les sociétés occidentales s’explique en grande partie par le fait que cette matière première bénéficie du taux de rendement énergétique le plus élevé de l’Histoire de l’humanité.7) Le taux de retour énergétique (TRE) est le ratio d’énergie utilisable acquise à partir d’une source donnée d’énergie, rapportée à la quantité d’énergie dépensée pour obtenir cette énergie. Ce taux est connu en anglais et utilisé par Joseph Tainter sous le nom de EROEI (« Energy Returned On Energy Invested »), ERoEI, ou EROI (« Energy Return On Investment »). Or, Joseph Tainter constate que le TRE moyen des énergies fossiles ne cesse de baisser depuis les années 1970 et que le TRE moyen des énergies renouvelables est incomparables avec le TRE des énergies fossiles. La baisse tendancielle du TRE est un facteur clef d’explication du déclin de certaines civilisations et ce n’est visiblement pas, si l’on se fie au TRE, les énergies renouvelables qui vont permettre de maintenir un tel niveau de complexité des sociétés occidentales capitalistes. Cet épuisement des énergies fossiles nous forcera bientôt à renouer avec le localisme, qui est l’invariant historique de l’espèce humaine lorsque l’on se place sur la longue durée, mais aussi avec les principes de subsidiarité et de distribution du pouvoir.

Historiquement, le déclin des sociétés complexes s’est manifesté par une simplification brutale ou progressive de l’organisation socio-politique : morcellement et dilution de l’autorité politique, réduction de l’échelle et de l’intensité des échanges commerciaux et culturels, repli sur des échanges sociaux sur des communautés plus réduites, comme l’illustre notamment la phase historique de transition entre la chute de l’Empire Romain d’Occident et la consolidation des sociétés féodales. Notre conviction profonde est que les sociétés occidentales capitalistes sont sur une phase inéluctable de rendements décroissants ayant pour cause l’insoutenabilité sur le long terme de la complexité de notre société, dans son agencement socio-politique actuel. Le développement tous azimuts de l’intelligence artificielle sera le facteur exogène qui contribuera à précipiter cette chute. Nous pressentons cependant que le déclin des sociétés occidentales capitalistes accouchera non pas tant d’une « simplification » des différentes institutions politiques, économiques et sociales mais bien plus de leur horizontalisation, c’est-à-dire d’une société dite « distribuée ». Cette horizontalisation de nos sociétés est ambivalente : à la fois facteur exogène qui contribue à accélérer la chute de l’édifice socio-politique actuel, hérité du processus historique de centralisation politique et de la révolution industrialo-capitaliste, mais a contrario c’est aussi une option de sortie « par le haut » de ce processus de déclin, une voie de secours pour penser une meilleure résilience de nos sociétés. Pour ce faire, il est nécessaire, comme le fait Tainter, de libérer l’étude du déclin des sociétés complexes de ses présupposés moraux : la complexité d’une société n’est ni bonne ni mauvaise en soi, mais doit être jugée à l’aune de sa capacité à apporter des solutions aux problèmes auxquelles elle est confrontée. Les valeurs et les principes importent peu ici, seuls les faits comptent. De ce point de vue, la chute de l’Empire Romain a pu être considérée comme un soulagement pour les personnes vivant au limes de l’empire, sous la contrainte d’une bureaucratie étouffante et inefficace imposée par un pouvoir abstrait et éloigné géographiquement. Libéré du bagage moral qui accompagne généralement les notions de « déclin » des sociétés, il est fort utile de se rappeler que les sociétés complexes s’effondrent avant tout parce parce qu’elles sont devenues inefficaces.

Fort de ces réflexions apportées par Joseph Tainter, nous sommes amenés, au sein de SocDis, à en explorer chaque jour l’actualité et à étudier dans quelle mesure une société distribuée permet de penser une meilleure résilience de notre société dans un contexte de baisse tendancielle des rendements marginaux.  Nous pouvons d’ores et déjà dégager quatre pistes de réflexion, autour des notions clefs de la société distribuée, que sont la réticularité et la décentralisation :

1.     La société distribuée « décongestionnera » les centres de prise de décision pour les adapter à la complexité de nos sociétés. C’est une néo-féodalité hyper-technologique qui verra peut-être le jour dans les décennies à venir lorsque le grand cycle historique anthropocentrique débuté à la Renaissance, qui avait fait de l’Homme le nouveau Dieu, sera secoué par son ultime soubresaut. Avec l’appui des systèmes d’intelligence artificielle, nous souhaitons mettre en avant ici les potentialités en termes d’analyse des phénomènes complexes, l’aide à la prise de décision et la simulation, dans les domaines du management des organisations complexes. Nous pouvons ici nous référer à l’article publié sur SocDis évoquant l’utilisation d’un outil à base d’intelligence artificielle d’aide à la prise de décision politique.8)http://www.socdis.fr/exemple-dutilisation-dun-outil-a-base-dintelligence-artificielle-daide-a-la-prise-de-decision-politique/ L’enjeu est de rendre intelligible la complexité de nos sociétés afin de concevoir les moyens de leur pérennité.

2.     Le concept de société distribuée invite à penser une meilleure allocation des ressources dans le monde de la rareté qui est le nôtre, né sur les décombres de la société d’abondance pyramidale et des matières fossiles.

3.     La société distribuée encourage la décentralisation des prises de décision et des nœuds de pouvoir. Nous pouvons évoquer ici la question de l’économie collaborative qui laisse entrevoir des possibilités d’une reprise d’autonomie économique (et donc à terme politique) que nous avons déjà évoqué sur notre site9)http://www.socdis.fr/fin-du-salariat-et-societe-distribuee/, via une organisation économique en réseaux. Nous nous devons cependant d’identifier des précautions d’usage liées au caractère ambivalent et protéiforme de l’économie collaborative, tantôt vectrice de transformations qui se veulent anticapitalistes (non pécuniaires) tandis que d’autres étendent le champ du capitalisme et du marché à des moments toujours plus amples de la vie humaine (extension de la logique marchande aux sphères les plus privées), sorte de réencastrement de l’économie dans la société par la marchandisation du social. Il est de toute façon nécessaire de dégonfler la propagande techno-progressiste en présentant les deux points suivants :

  • L’économie collaborative n’est pas l’économie sociale et solidaire. Si elle permet une certaine socialisation des moyens de consommation, elle ne remet pas en cause la privatisation des moyens de production, ni la contradiction entre travail collectif et captation de la plus-value chère à Marx et Engels, ni la propriété lucrative des moyens de production.

  • La Fin du salariat ne signifie pas fin du capitalisme : le mode de production capitaliste s’est accommodé au cours de son Histoire de rapports travail/capital différents du salariat comme l’esclavage (commerce triangulaire) ou le Putting-Out System10)Le putting-out system était un mode de production très répandu dans l’Europe pré et proto-industrielle des XIX et XVIII siècles. Il se caractérisait par une relation de sous-traitance entre des négociants détenteurs des capitaux et des matières première (tissus, pièces détachées) et des populations essentiellement paysannes qui, dans les périodes de faible activité agricole (hiver), s’engageaient à livrer le produit contre rémunération. Les populations paysannes produisaient à domicile, dans des ateliers ou des manufactures collectives, ce qui pouvait être considéré comme une stratégie d’externalisation proto-industrielle de la part des négociants et marchands. dans le capitalisme préindustriel des XVIII et XIX ème siècle.

4.     La société distribuée permet la promotion d’une meilleure circulation de l’information et des savoirs. Considérant que l’accès à l’information est la condition de tout progrès humain, nous voyons se dessiner un bouleversement dans la création et la transmission de l’information, devenue monnaie d’échange de l’ère numérique. Puisque nous assistons à une décorrélation croissante entre les détenteurs de richesse et les détenteurs de l’information, nous nous proposons d’entrer en intellection avec le déterminisme historique qui va irrémédiablement et incessamment sous peu mener à un changement de paradigme de la valeur, afin que l’information devienne la vraie mesure de la valeur. Cela précipitera un salutaire renouvellement des élites11)http://www.socdis.fr/en-savoir-plus-sur-la-societe-distribuee/. Les lamentations des médias – occurrence moderne des concepts sous-jacents aux bouffons des cours royales et des ordres sacerdotaux dans l’Ancien Régime – sur les fake news et l’ère de la « post vérité » nous apparaissent alors comme le dernier cri de grabataires à l’agonie, les représentants de l’organisation séculaire, pyramidale et centralisée de l’information.

References   [ + ]

1. Joseph Tainter utilise la notion fondamentale de « sustainibility » pour désigner la capacité des communautés à assurer non seulement leur survie à court terme mais aussi leur pérennité dans un certain niveau de développement et de confort.
2. Ce saut qualitatif se retrouve dans les notions de Gemeinschaft (communauté caractérisées par la prépondérance du tout sur l’individu) et Gesellshaft (associations d’individus) telles que définies par Tonnies et développées par Max Weber.
3. Cela n’a rien d’étonnant lorsque l’on se rappelle que la thermodynamique caractérise, entre autre, des sytèmes complexes comme étant irréversibles.
4. Un rendement marginal se définit comme le bénéfice tiré de l’ajout d’une unité de ressource supplémentaire.
5. Par essence même un empire, se voulant universel, n’a pas de frontière mais seulement une zone de front, le limes.
6. Thèse soutenue par Michel Drac dans son livre Crise économique ou crise du sens ?. Ce dernier nous rappelle que lorsque l’on étudie les empires à travers l’Histoire, on remarque qu’un empire a toujours tendance à vouloir coder le réel pour l’inscrire dans son système de représentation. L’empire actuel ayant saturé sa capacité de codage du réel et ne pouvant donc plus plaquer du sens sur le réel, celui-ci fabrique des territoires de codage qui vont au-delà du réel.
7. Le taux de retour énergétique (TRE) est le ratio d’énergie utilisable acquise à partir d’une source donnée d’énergie, rapportée à la quantité d’énergie dépensée pour obtenir cette énergie. Ce taux est connu en anglais et utilisé par Joseph Tainter sous le nom de EROEI (« Energy Returned On Energy Invested »), ERoEI, ou EROI (« Energy Return On Investment »).
8. http://www.socdis.fr/exemple-dutilisation-dun-outil-a-base-dintelligence-artificielle-daide-a-la-prise-de-decision-politique/
9. http://www.socdis.fr/fin-du-salariat-et-societe-distribuee/
10. Le putting-out system était un mode de production très répandu dans l’Europe pré et proto-industrielle des XIX et XVIII siècles. Il se caractérisait par une relation de sous-traitance entre des négociants détenteurs des capitaux et des matières première (tissus, pièces détachées) et des populations essentiellement paysannes qui, dans les périodes de faible activité agricole (hiver), s’engageaient à livrer le produit contre rémunération. Les populations paysannes produisaient à domicile, dans des ateliers ou des manufactures collectives, ce qui pouvait être considéré comme une stratégie d’externalisation proto-industrielle de la part des négociants et marchands.
11. http://www.socdis.fr/en-savoir-plus-sur-la-societe-distribuee/

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

error: Content is protected !!