Les nétocrates : la nouvelle élite de l’informationnalisme en pleine ascension

Cet article poursuit l’analyse débutée ici visant à comprendre et à caractériser l’informationnalisme comme nouveau paradigme. Cette analyse est menée en étudiant, dans une certaine mesure, la nouvelle structure dominante: le Réseau. L’analyse du Réseau et de sa pratique nous permettra de tirer les conclusions les plus objectives possibles quant au devenir des anciennes structures et « valeurs » du vieux monde qui se meurt. Dans le premier article avons tenté de comprendre l’informationnalisme sur la longue durée tout en ébauchant les caractéristiques des métriques qui permettront de le maîtriser en tant que nouvel écosystème (technologique). Dans ce second article nous portons une attention toute particulière à la nouvelle élite de ce paradigme: la nétocratie qui commence déjà à supplanter la bourgeoisie, ancienne élite du capitalisme agonisant qui restera dans l’Histoire comme la classe dominante ayant mené aux plus gros massacres industriels de masse de l’histoire humaine et au désastre écologique – qui ne fait que s’amplifier – de notre si belle époque moderne régie par le Progrès. Il est inutile de rappeler ici qu’il y a bien une guerre de classe et que la bourgeoisie dans son absolutisme bourgeois ne peut maintenant que déchoir. Enfin dans un troisième article nous analyserons les conséquences de ces changements radicaux sur l’organisation sociale mais aussi territoriale de nos sociétés, changements qui mèneront à une (re)distribution de la puissance et du pouvoir.

II. Les nétocrates : la nouvelle élite de l’informationnalisme en pleine ascension

Jusqu’à preuve du contraire, nous vivons actuellement la plus rapide évolution que l’humanité ait connue depuis ses origines.

« Les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) changent notre vie. Pour les tenants de la net-économie, il s’agit avant tout d’une nouvelle façon de vendre des biens et des services. Les NTIC amorcent une mutation historique, une rupture de civilisation, une nouvelle ère. La politique, l’économie, la société, les modes de pensée ne seront plus jamais comme avant.

En passant de l’imprimé et des médias de masse à l’interactivité et au multimédia, notre culture négocie un virage majeur, comparable à celui qui vit le féodalisme supplanté par le capitalisme. À l’époque ont émergé le capital, l’État-nation, les masses, les idéologies modernes. Le paradigme a désormais changé, l’information et l’attention sont au cœur de la création de valeur et de tendance. Les aristocrates dominaient la terre et les serfs ; les bourgeois captaient l’argent et les moyens de production. Au XXIe siècle, les gestionnaires du monde seront les nétocrates, la nouvelle élite du post-capitalisme.

L’État-nation, la démocratie, l’égalitarisme, l’académisme et le prestige universitaire, l’humanisme et le bien commun, le progrès et la réalisation de soi… toutes ces belles idées vivent leurs dernières heures. Elles ne vont pas disparaître du jour au lendemain, mais elles se dissolvent dans une lente indifférence. Le pouvoir se déplace des moyens de production, des chaires universitaires ou des cabinets parlementaires à la capacité de tri, de production et de manipulation de l’information. Les nétocrates achèvent la réalisation historique de l’individualisme et font émerger l’ère des réseaux sélectifs. »1)Jan Soderqvist, Alexander Bard, Les nétocrates : Une nouvelle élite pour l’après capitalisme,  traduit de l’anglais par Peggy Sastre, Éditions Léo Scheer, 2008, Quatrième de couverture.

Dans la lignée de Jan Soderqvist et Alexander Bard2)Op. cit., le réseau SocDis cherche avant tout à réaliser une réflexion poussée sur la façon dont les nouvelles technologies changent notre société. Notre but n’est pas de juger le réel ni d’énoncer la façon dont le monde devrait être et encore moins de faire la promotion d’un idéal ou de valeurs. Notre objectif est avant tout de comprendre le mouvement réel et le monde qui vient par-delà le bien et le mal, en décelant les nœuds prégnants des réseaux. Pour le dire autrement, rien ne vient de nous, mais tout vient du temps qui passe en nous et que nous essayons de recueillir avec humilité.

A l’heure où nous changeons de paradigme, cette société en réseau, condition nécessaire et suffisante à la constitution d’une société distribuée, a besoin d’un modèle interprétatif permettant de l’analyser de façon claire et relativement simple. Changer de paradigme, ne signifie pas seulement acquérir plus de connaissances ou d’accumuler toujours plus d’informations mais signifie aussi changer de manière de percevoir les faits ; les faits nouveaux comme les faits passés. En d’autres termes cela revient à éclairer d’une lumière nouvelle notre façon d’appréhender les phénomènes de manière radicale3)Comprendre ici l’adjectif « radical » dans son acception étymologique, c’est-à-dire « jusqu’à la racine ». Changer de paradigme c’est donc fonder un nouveau mode de perception et donc un nouveau mode de traiter et d’encoder l’information. C’est aussi fonder une nouvelle interprétation de l’Histoire sous un jour nouveau. Avant que n’émerge progressivement la société de l’information au XXe siècle, la société elle-même n’avait pas conscience de sa dimension informationnelle dans la mesure où elle n’était pas dotée des outils conceptuels et méthodologiques pour étudier l’information. Un contemporain de l’époque médieval n’aurait jamais pu concevoir le cinéma sans l’avoir vu et sans l’avoir pratiqué – expérimenté -, quand bien même on lui aurait expliqué toutes les caractéristiques et les nuances du cinéma. Il n’était pas doté du même système des représentations que l’homo consumericus du XXe siècle pour comprendre la société de consommation et l’entertainment4)« divertissement » en anglais., pour ne pas dire le tittytainment5)https://fr.wikipedia.org/wiki/Tittytainment. Il a fallu attendre la rupture révolutionnaire de l’informationnalisme pour réinterpréter l’Histoire en les catégories symboliques de l’informationnalisme-même. Une hypothèse qui devra être vérifiée serait alors que l’Histoire ne soit plus seulement la succession des modes de production comme l’a montré Marx, mais plutôt la succession des modes de dissémination de l’information. Cela n’invaliderait en rien l’interprétation de l’Histoire de Marx, elle en serait seulement subsumée et sublimée dans une Aufhebung.

L’information verticale était autrefois l’apanage de l’Église, de la cour et de ses bouffons sous le féodalisme, devenus intellectuels universitaires, parlementaires et journalistes politiques sous le capitalisme. Toute idéologie étant tributaire d’une pratique, ces dernières décennies l’information s’est horizontalisée par l’usage de l’Internet. Elle ne vient plus de Dieu et de ses représentant les prêtes, ni de l’État-Capital et ses représentants les « ignorants mystifiés qui se croient instruits »6)Guy Debord, In girum imus nocte et consumimur igni, 1978 – entendre ici les journalistes -, mais elle prend dorénavant sa source à partir de n’importe quel nœud du réseau, la rendant ainsi impersonnelle, pervasive et surtout impermanente. Cependant, comprendre cette évolution ne suffit plus. Il convient dorénavant d’imploiter ce caractère horizontal de l’information. Son horizontalisation la rend certes potentiellement plus accessible, mais l’effort à fournir en devient d’autant plus grand; la prise de décision et l’investigation étant des activités énergivores. Ce n’est que par une maîtrise d’outils de haut niveau relevant des NTIC que l’information profonde, qui donne l’avantage, devient accessible: seuls les plus méritants auront accès à la vraie connaissance. Le réseau des réseaux est gage d’égalité a priori, mais non d’égalité à a posteriori. En cela les nétocrates qui ont le vent de l’Histoire en poupe formeront, et commencent déjà à former l’élite de l’informationnalisme.

Le terme information a pour sens premiers: « représentation », « description » mais aussi « explication » et « interprétation ». Ce terme renvoie donc à l’appareil intellectuel et conceptuel. Quand Ciceron utilise le verbe informare, il l’utilise pour décrire un processus mental complexe : imposer à l’esprit une forme à quelque chose dans le but d’en être instruit et de l’améliorer. L’information est donc ce qui permet de combler le décalage entre la réalité et nos perceptions. Notre époque étant marquée par l’emmergence de la société de l’indisctinction et du faux omniprésent7)Francis Cousin, L’être contre l’avoir : Pour une critique radicale et définitive du faux omniprésent…, Le retour aux sources, 2016 où le relativisme généralisé s’est érigé comme primum principium, il est alors tout naturel qu’elle soit devenue l’objet central de notre époque, et qu’elle soit le fétiche du nétocrate. Cependant dans une société de flux permanent, le stock d’information ne compte plus. Ce qui compte dorénavant c’est l’agilité et la résilience des réseaux. En cela la nétocratie est tout sauf égalitaire. Elle repose sur la loi du réseau le plus fort, c’est-à-dire celui qui accède à l’information pertinente au bon moment mais surtout qui sait la traiter, la faire parler afin d’avoir l’avantage et qui sait s’inscrire dans la longue durée en l’imploitant.

En cette période de grands bouleversements, il n’est pas inutile de rappeler que l’histoire nous a montré que les révolutions et les changements de régime ont lieu lorsqu’une fraction des classes dominantes soumises – la classe dominante n’étant pas un bloc monolithique – et maltraitée pactise avec une fraction d’une classe moyenne en pleine ascension porteuse d’un potentiel inédit. Les nétocrates participent de cette fraction de la classe moyenne en pleine ascension et il conviendra à cette classe d’entrer en résonnance avec la classe dominante dominée en vue d’un compromis tactique tout en entrant en intellection avec la dialectique historique des forces productives. Une des stratégies à adopter pour ce faire et qui épouse parfaitement les conditions objectives historiques sera évidemment de procéder à une distribution de la puissance dans l’espace.

Aussi, dans une société démocratique le vieil âge à travers la gérontocratie qu’il constitue n’a aucun scrupule à mettre en minorité la jeunesse moins nombreuse par le jeu de la majorité démocratiquement gangrenante. Cependant dans une société pluraliste, il n’y plus aucun lien entre les positions de pouvoir et la supériorité purement numérique. De même il n’y a plus non plus de lien direct entre le pouvoir et l’argent. Le monde étant un livre ouvert constellé de symboles et d’indices dévoilant les secrets du temps, ces derniers sont alors accessibles seulement à qui possède la clé pour les déchiffrer8)Les 36 stratagèmes: Manuel secret de l’art de la guerre, Jean Levi, Ed. Rivages, 2007.. Il semblerait que certains groupes assez jeunes capteront progressivement le pouvoir via leur pratique du réseau qu’ils ont naturalisé et qu’ils utiliseront comme clé de déchiffrement pour accéder à la connaissance, seule chose qui compte à l’ère de l’informationnalisme. En effet, le réel se résumant à des situations instables, des configurations stratégiques transitoires dont il faut savoir tirer parti au moment opportun9)Op. cit. , la haute maîtrise des réseaux et du traitement de l’information ‑ par une machine aussi bien que par l’intelligence humaine et sociale ‑ est gage d’une pensée de l’impermanence et d’une vision processuelle du réél, nécessaires pour affronter le monde fluide et continûment changeant qui vient. Marx nous a appris que la réalité historique d’une tâche surgit lorsque les conditions historiques de son objectivation sont possibles. Or toutes les conditions historiques et objectives de l’auto-invalidation de l’État-nation, de la démocratie parlementaire – cache-sexe de la dictature humaniste mise en place par la bourgeoisie pour servir ses intérêts -, du gouvernement représentatif – régime politique du vieux paradigme mourant – et de toutes ses institutions étant réunies, leur présent effondrement est le résultat logique du mouvement réel de l’Histoire.

Suite: De l’informationnalisme à la souveraineté distribuée.

References   [ + ]

1. Jan Soderqvist, Alexander Bard, Les nétocrates : Une nouvelle élite pour l’après capitalisme,  traduit de l’anglais par Peggy Sastre, Éditions Léo Scheer, 2008, Quatrième de couverture.
2. Op. cit.
3. Comprendre ici l’adjectif « radical » dans son acception étymologique, c’est-à-dire « jusqu’à la racine »
4. « divertissement » en anglais.
5. https://fr.wikipedia.org/wiki/Tittytainment
6. Guy Debord, In girum imus nocte et consumimur igni, 1978
7. Francis Cousin, L’être contre l’avoir : Pour une critique radicale et définitive du faux omniprésent…, Le retour aux sources, 2016
8. Les 36 stratagèmes: Manuel secret de l’art de la guerre, Jean Levi, Ed. Rivages, 2007.
9. Op. cit. 

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