Maîtriser l’informationnalisme

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Image: The visualization of birth-death network dynamics offers a meta-narrative of cultural history of Europe from 0 to 2012 CE.
Copyright: Maximilian Schich & Mauro Martino, 2014

Cet article inaugure une analyse fouillée sous la forme d’un tryptique visant à comprendre et à caractériser l’informationnalisme comme nouveau paradigme. En particulier celle-ci sera menée en étudiant dans une certaine mesure sa nouvelle structure dominante: le Réseau. L’analyse du Réseau et de sa pratique nous permettra de tirer les conclusions les plus objectives possibles quant au devenir des anciennes structures et « valeurs » du vieux monde qui se meurt. Dans ce premier article nous tenterons de comprendre l’informationnalisme sur la longue durée tout en ébauchant les caractéristiques des métriques qui permettront de le maîtriser en tant que nouvel écosystème (technologique). Dans un second article nous porterons une attention toute particulière à la nouvelle élite de ce paradigme: la nétocratie qui commence déjà à supplanter la bourgeoisie, ancienne élite du capitalisme agonisant qui restera dans l’Histoire comme la classe dominante ayant mené aux plus gros massacres industriels de masse de l’histoire humaine et au désastre écologique – qui ne fait que s’amplifier – de notre si belle époque moderne où règne le Progrès. Il est inutile de rappeler ici qu’il y a bien une guerre de classe et que la bourgeoisie dans son absolutisme bourgeois ne peut maintenant que déchoir. Enfin dans un troisième article nous analyserons les conséquences de ces changements radicaux sur l’organisation sociale mais aussi territoriale de nos sociétés, changements qui mèneront à une (re)distribution de la puissance et du pouvoir.

I. Maîtriser l’informationnalisme

Dans le cadre de notre étude théorique de l’information concomitante à l’avènement du codage et du digital en général, il paraît incontournable de s’attarder sur l’évolution du couplage support-message cher au philosophe et historien des sciences Michel Serres1)Michel Serres, Petite Poucette, Le Pommier, 2012.

La révolution néolithique qui par la production de stocks agraires donne le départ au développement historique de la valeur d’échange, permettra dans son déployer de donner naissance à trois révolutions du couplage support-message.

La première s’est produite dans les premiers millénaires avant notre ère. L’Homme qui faisait usage de la tradition orale pour transmettre son savoir utilisait son corps comme support et la parole comme message. La première révolution du support-message eu alors lieu. L’arrivée de l’écriture – qui marque le début de l’Histoire par convention – a entraîné un déplacement du corps comme support vers le papier, et de la voix comme message vers l’écriture. Il s’en est alors suivi des innovations importantes. Très rapidement le savoir a pu être fixé pour perdurer dans le temps, en dépit de la disparition de la source. Le droit passe du stade oral à l’écrit, la politique fait apparaître des lois écrites consignées par des scribes, la science apparaît avec les Grecs qui initient la géométrie, la monnaie voit le jour ainsi que le monothéisme avec les religions du livre.

Le deuxième basculement du couplage support-message vint bien plus tard, lorsque Johannes Gutenberg inventa l’imprimerie. Cette fois-ci, c’est une transformation qualitative qui eu lieu. Le support reste le papier, mais le processus industriel d’élaboration du message sur ce papier change complètement. La propagation du savoir est alors accélérée de par sa facilité accrue à être dupliqué. Le commerce également avec les premiers traités de comptabilité, la religion qui s’individualise avec la Réforme – le « sacerdoce universel des croyants » : la conviction que tout croyant est prêtre devant Dieu -, la politique avec les premiers systèmes dits « démocratiques » depuis ceux de la Grèce Antique, mais aussi et surtout la science expérimentale entraînant la deuxième révolution des sciences.

La troisième révolution du couplage support-message quant-à-elle est celle du numérique et de l’Internet. Dans un ultime saut dialectique, après être entré dans la matière pour se diffuser toujours plus vite, avec ce dernier basculement du couplage support-message, le savoir dorénavant sera dématérialisé. Avec l’Internet et le numérique, il devient accessible en tout lieu et en tout temps, se libérant par la même des chaînes de l’espace et du temps.

Afin d’appréhender les grands changements induits par cette troisième révolution, Michel Serres souligne le fait que, toutes proportions gardées, les crises à venir ont déjà été vécues par les sociétés qui nous ont précédés dès lors que nous avons compris la loi des trois états2)https://fr.wikipedia.org/wiki/Loi_des_trois_%C3%A9tats, Wikipédia, 30/06/2017. Ces changements peuvent alors être décrits selon cinq axes, ou cinq dimensions, qui sont toujours d’après Michel Serres :

  1. le savoir,
  2. la mondialisation,
  3. la transformation de la monnaie et du commerce,
  4. la crise concernant la science: la pédagogie,
  5. la crise des religions,

C’est donc un nouvel espace topologique, vierge, qui s’offre à nous, révélé par cette dernière révolution. La qualification d’espace topologique est plus que pertinente. En effet, un espace topologique est un espace qui ne possède pas forcément de distance. Les mathématiques nous apprennent qu’une topologie $T$ d’un ensemble quelconque $E$ lorsqu’elle est définie par les ouverts est l’ensemble des ouverts de $(E, T)$ qui vérifient (comprendre ici doit vérifier) les propriétés suivantes :

  1. l’ensemble vide – objet mathématique représentant le concept de néant ou de non-être – et $E$ appartiennent à $T$ ;
  2. toute réunion quelconque d’ouverts est un ouvert, c’est-à-dire que si $(O_i)_{i \in I}$ est une famille d’éléments de $T$, indexée par un ensemble $I$ quelconque (pas nécessairement fini, ni même dénombrable) alors ${\displaystyle \bigcup _{i\in I}O_{i}\in T} \bigcup _{{i\in I}}O_{i}\in T$ ;
  3. toute intersection finie d’ouverts est un ouvert, c’est-à-dire que si $O_1, \ldots , O_n$ sont des éléments de $T$ alors $O_1\cap \ldots \cap O_n \in T$

Traduisons cette définition en termes concrets. Munissons-nous de deux relations d’interaction : en se donnant deux éléments quelconques, ceux-ci sont dits en interaction totale lorsque leur interaction produit un troisième élément qui contient exactement tous les attributs des deux premiers. Deux éléments sont dits en interaction conservative lorsque leur interaction produit un troisième élément qui ne contient que les attributs en commun des deux premiers. La définition mathématique de cet espace abstrait pour être qualifié de topologique signifie alors en langage courant que :

  1. le Tout et le Rien y sont théoriquement présents,
  2. deux éléments de cet espace en interaction totale, appartiennent toujours à cet espace,
  3. deux éléments de cet espace mis en interaction conservative appartiennent également à cet espace.

Ainsi nous venons de définir un espace informationnel. Cette définition est tout à fait cohérente avec le concept d’information ; le savoir participant de l’information. L’information nulle aussi bien que l’information totale, c’est-à-dire l’information de tout l’Univers, demeurent de l’information : ils appartiennent donc toujours à cet espace. Lorsque deux éléments informationnels sont mis en relation, il y a deux manières extrema de produire un troisième élément informationnel. Soit l’élément informationnel résultant contient exactement la somme des quantités d’information des deux éléments informationnels qui la génèrent, on parle alors de relation totale. Soit il ne contient que la quantité d’information qu’ils ont en commun, on parle alors de relation conservative. Il y a ensuite une infinité de manières de fonder la quantité d’information de l’élément informationnel résultant de l’interaction des deux premiers, manières qui seront forcément situées entre ces deux extrema. Cette étendue infinie de moyens de la fonder forme alors un continuum.

Ce nouvel espace informationnel étant défini, il nous apparaît alors que les distances utilisées jusqu’alors ne peuvent plus s’y appliquer, le temps et l’espace physique ayant été abolis. En effet, les distances utilisées jusqu’à maintenant étaient adaptées aux déplacements temporels et spatiaux qui peuvent être appréhendés par l’entendement humain. Or, dans ce nouvel espace, les évolutions informationnelles que nous vivons impliquent qu’à moins d’être doté d’un cerveau augmenté nous n’aurons dorénavant plus ce luxe. Une nouvelle distance devra alors être définie sur cette terra incognita, qui reste cohérente avec la définition de ce nouvel espace. Elle devra refléter l’une des caractéristiques fondamentales de ce nouveau monde à savoir l’impermanence. Cette nouvelle distance ne sera donc plus fondée à partir de la pensée totaliste et statique qui s’est faite monde avec l’empire aristotélicien et qui croyait pouvoir fonder des systèmes qui englobent la totalité. Il conviendra alors de la définir en se basant sur les fondamentaux de la pensée processuelle ou mobiliste et donc complexe. Tout ce qui est, est processus et plus précisément sous-processus de la pantodynamique 3)πᾶντoδύναμις en grec ancien, de πᾶν, « tout », et δύναμις, « faculté à être ou à devenir », traduction grecque du latin processus, à savoir l’Univers. Dans ce cas, quoi de plus logique que cette distance soit elle-même un processus qui ne possède pas une définition figée dans le marbre, mais plutôt une définition de sa logique de déploiement laissant par là même toute liberté à son adaptation dans ce nouvel espace en perpétuelle évolution. Enfin, cette distance sera évidemment une distance qui s’appliquera aux réseaux, structures autopoïétiques4)L’autopoïèse, du grec ancien αὐτός, « soi-même », et ποίησις, « production », « création », est la propriété d’un système à se produire lui-même, en permanence et en interaction avec son environnement, et ainsi de maintenir son organisation malgré le changement de composants (structure). https://fr.wikipedia.org/wiki/Autopo%C3%AF%C3%A8se, Wikipédia, 30/06/2017 et donc impermanentes par essence. En effet, le réseau, est aussi et avant tout la structure la plus adaptée à la représentation de l’information. Il est la structure par excellence des systèmes complexes. On pensera notamment aux graphes, abstraction mathématiques des réseaux, mais aussi aux réseaux sémantiques tels que les graphes de Sowa, aux réseaux causaux, aux réseaux neuronaux artificiels ou encore aux réseaux bayésien qui permettent de représenter l’influence des variables aléatoires les unes sur les autres.

Alors que le nouveau paradigme, l’informationnalisme, s’actualise toujours plus, c’est un monde fluide en réseau qui est en train de se constituer. Dans ce nouveau monde réticulaire, la société actuelle, pyramidale, centralisée et stato-nationale, ainsi que ses institutions figées, rigides, parasitaires et toujours plus voraces en énergie, devront être distribuées pour devenir efficientes et libérer les forces productives, mais surtout créatives de manière pérenne; sinon elle ne sera plus, et de société nous glisserons lentement mais sûrement vers la horde. La création et la maîtrise de cette nouvelle distance ‑ que l’on peut encore appeler métrique ‑ de réseaux devient alors un enjeu incontournable dans ce nouveau paradigme qu’est l’informationnalisme.

Suite: Les nétocrates : la nouvelle élite de l’informationnalisme en pleine ascension.

References   [ + ]

1. Michel Serres, Petite Poucette, Le Pommier, 2012
2. https://fr.wikipedia.org/wiki/Loi_des_trois_%C3%A9tats, Wikipédia, 30/06/2017
3. πᾶντoδύναμις en grec ancien, de πᾶν, « tout », et δύναμις, « faculté à être ou à devenir », traduction grecque du latin processus
4. L’autopoïèse, du grec ancien αὐτός, « soi-même », et ποίησις, « production », « création », est la propriété d’un système à se produire lui-même, en permanence et en interaction avec son environnement, et ainsi de maintenir son organisation malgré le changement de composants (structure). https://fr.wikipedia.org/wiki/Autopo%C3%AF%C3%A8se, Wikipédia, 30/06/2017

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