Principes généraux de la pensée complexe et des sciences de la complexité

[latexpage]

Image: Complexity.
Copyright: nerovivo (Flickr/Creative Commons)

1. Présentation

La pensée complexe comme les sciences de la compléxité ou les systèmes complexes, est une forme de pensée ou paradigme de pensée acceptant et recueillant les imbrications de chaque domaine de la pensée et la transdisciplinarité. Le terme de complexité est pris au sens de son étymologie complexus qui signifie « ce qui est tissé ensemble », dans un enchevêtrement d’entrelacements (plexus). Ce concept philosophique a été créé par Henri Laborit et introduit par Edgar Morin.

2. Définition

Edgar Morin en donne la définition suivant:

« Quand je parle de complexité, je me réfère au sens latin élémentaire du mot complexus, « ce qui est tissé ensemble ». Les constituants sont différents, mais il faut voir comme dans une tapisserie la figure d’ensemble. Le vrai problème (de réforme de pensée) c’est que nous avons trop bien appris à séparer. Il vaut mieux apprendre à relier. Relier, c’est-à-dire pas seulement établir bout à bout une connexion, mais établir une connexion qui se fasse en boucle. Du reste, dans le mot relier, il y a le “re”, c’est le retour de la boucle sur elle-même. Or la boucle est autoproductive. À l’origine de la vie, il s’est créé une sorte de boucle, une sorte de machinerie naturelle qui revient sur elle-même et qui produit des éléments toujours plus divers qui vont créer un être complexe qui sera vivant. Le monde lui-même s’est autoproduit de façon très mystérieuse. La connaissance doit avoir aujourd’hui des instruments, des concepts fondamentaux qui permettront de relier. »

Ainsi, l’on peut définir les sciences de la complexité comme une science transdisciplinaire qui utilise différentes disciplines, qu’elles soient issues des sciences dites « exactes » ou des sciences dites « humaines », afin de pouvoir penser des phénomènes compliqués, de large échelle et composites (soit des phénomènes complexes) qui ne peuvent être compris dans leur globalité qu’en réalisant une synthèse dialectique de ces disciplines. Les sciences de la complexité peuvent être très brièvement résumées comme les sciences qui sont plus que la somme des disciplines qu’elles mettent en relation.

La pensée complexe et les sciences de la complexité de par leur approche holistique (la partie ne peut être appréhendée qu’au travers de la globalité de l’ensemble auquel elle appartient) et systémique (la totalité est supérieure à la somme des parties) ne sont rien d’autre qu’une synthèse de toutes les sciences pour un retour à l’hypothétique « Science originelle » posée ici comme hypothèse de travail et qui correspondrait au « Savoir absolu » qu’Hegel emprunte à Fichte; savoir détenu par l’l’Homme Total que K. Marx emprunte à Charles Fourier et Feuerbach et qu’il définit comme un être générique en énonçant que « l’homme n’est pas seulement un être naturel (Naturewesen), il est aussi un être naturel humain, c’est-à-dire un être existant pour soi, donc un être générique, qui doit s’affirmer et se manifester en tant que tel dans son existence et dans son savoir »1)K. Marx, 1844, éd. 1996, p. 172.

 

3. Principes de la pensée complexe

Edgar Morin, chef de file du courant philosophique contemporain sur la complexité, a explicité ce nouveau paradigme comme suit:

« La pensée de la complexité se présente […] comme un édifice à plusieurs étages. La base est formée à partir à partir de la théorie de l’information, de la cybernétique et de la théorie des systèmes et comporte les outils nécessaires pour une théorie de l’organisation. Vient ensuite un deuxième étage avec les idées de John von Neumann, Heinz von Foerster, Henri Atian et Ilya Prigogine sur l’auto-organisation. A cet édifice, j’ai voulu apporter des éléments supplémentaire, notamment, trois principes que sont le principe de dialogique, le principe de récursion et le principe hologrammatique. »

3.1. Théorie de l’information

La théorie de l’information permet selon Edgar Morin :

« d’entrer dans un univers où il y a à la fois de l’ordre (la redondance) et du désordre (le bruit) – et d’en extraire du nouveau, c’est-à-dire l’information elle-même, qui devient alors organisatrice (programmatrice) d’une machine cybernétique. L’information qui indique, par exemple, le vainqueur d’une bataille, résout une incertitude ; celle qui annonce la mort subite d’un tyran apporte l’inattendu, en même temps que la nouveauté. »

En outre, dans le cadre des sciences de la complexité, la théorie de l’information permet à la fois de définir un modèle pour le système étudié (l’ordre) et d’étudier les changements et les mécanismes (désordre) auxquels est soumis ce système. L’association de cet ordre qui représente le caractère statique du système avec le désordre qui représente le caractère dynamique c’est-à-dire les lois régissant l’évolution du système permet de réaliser une abstraction qui soit la plus représentative possible du système étudié.

3.2. Cybernétique

De la cybernétique, Edgar Morin retient l’idée de rétroaction, introduite par Norbert Wiener, idée qui rompt avec le principe de causalité linéaire en introduisant celui de la boucle causale. Il explique que 2)Gaston Mialaret, Le nouvel esprit scientifique et les sciences de l’éducation,  Puf, 2015

« la boucle de rétroaction (appelée feed-back) joue le rôle d’un mécanisme amplificateur, par exemple, dans la situation de la montée aux extrêmes d’un conflit armé. La violence d’un protagoniste entraîne une réaction violente qui, à son tour, entraîne une réaction encore plus violente. De telles rétroactions, inflationnistes ou stabilisatrices sont légions dans les phénomènes économiques, sociaux ou psychologiques. »

3.3. Théorie des systèmes

En s’appuyant sur la théorie des systèmes et le célèbre énoncé d’Aristote: « la totalité est supérieur à la somme des parties », il énonce qu’« il existe des qualités émergentes, c’est-à-dire qui naissent de l’organisation d’un tout, et qui peuvent rétroagir sur les parties »; on parle aussi d’émergence. Il note aussi que « le tout est également moins que la somme des parties car les parties peuvent avoir des qualités qui sont inhibées par l’organisation de l’ensemble ».

3.4. Principe de dialogique

Il introduit aussi la notion de dialogique, « notion qui peut être considérée comme l’équivalent ou l’héritière de la dialectique. [Il] entend « dialectique » non pas à la façon réductrice dont on comprend couramment la dialectique hegelienne, à savoir comme un simple dépassement des contradictions par une synthèse, mais comme la présence nécessaire et complémentaire de processus ou d’instances antagonistes »3)Edgar Morin, Réforme de pensée, transdisciplinarité, réforme de l’Université,  Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études, transdisciplinaires n°12 – Février 1998 . La dialogique est donc le principe qui permet d’assembler deux notions antagonistes et pourtant indissociables; principe utilisé ici afin de pouvoir penser des processus complexes.

3.5. Principe de récursion organisationnelle

Le principe de récursion organisationnelle va selon Edgar Morin4)Gaston Mialaret, Le nouvel esprit scientifique et les sciences de l’éducation},  Puf, 2015:

  « au-delà du principe de la rétroaction feed-back); il dépasse la notion de régulation pour celle d’autoproduction et auto-organisation. C’est une boucle génératrice dans laquelle les produits et les effets sont eux-même producteurs et causateur [(de causatif)] de ce qui les produit. Ainsi, nous, individus, somme les produits d’un systèmes de reproduction issu du fond des âges, mais ce systèmes ne peut se reproduire que si nous-même en devenons les producteurs en nous accouplant. Les individus humains produisent la société dans et par leurs interactions, mais la société, en tant que tout émergeant, produit l’humanité de ces individus en leur apportant le langage et la culture.»

Ainsi l’on peut définir la récursion organisationnelle comme une boucle génératrice dans laquelle le système s’autoproduit en engendrant un degré de complexité et d’organisation toujours plus grand. Edgar Morin donne comme expression équivalente à celui de principe de récursion organisationnelle, celle de principe d’autoproduction et d’auto-organisation. Nous proposons aussi celui de principe d’autoréaction productrice et organisatrice pour bien mettre en lumière que c’est bien la rétroaction du système sur lui même qui le produit et l’organise.

A partir de ce concept d’auto-organisation qu’il utilise, il a créé le principe d’« auto-éco-organisation » qui est la capacité d’un système à être autonome et à interagir avec son environnement. Par exemple, il remarque que « l’être vivant […] est assez autonome pour puiser de l’énergie dans son environnement, et même d’en extraire des informations et d’en intégrer de l’organisation ».

3.6. Principe hologrammatique

Enfin, le principe  hologrammatique, explique-t-il,

« met en évidence cet apparent paradoxe de certains systèmes où non seulement la partie est dans le tout, mais le tout est dans la partie, la totalité du patrimoine génétique est présent dans chaque cellule individuelle. De la même façon, l’individu est une partie de la société, mais la société est présente dans chaque individu en tant que tout, à travers son langage, sa culture, ses normes .»

 

De la complexité aux stratégies

Alors que la pensée réductionniste s’était donnée comme objectif-fantasme de définir des programmes prêts à l’emploi pour les problèmes rencontrés dans chaque domaine dont elle s’est emparée, Edgar Morin nous rappelle qu’un programme est différent d’une stratégie. En effet, un programme à la même finalité qu’une stratégie mais dans celui-ci toutes les opérations sont prédéterminées. Un programme n’est donc applicable que dans le cas où le milieu est homogène. La stratégie quant à elle, qui vient de l’art de la guerre et de l’incertitude, consiste à recueillir les informations en cours de route (en ligne dirait-on dans un cadre informatique) pour se modifier elle-même afin d’éviter les catastrophes et les erreurs. Une stratégie n’est donc ni plus ni moins qu’un processus complexe ou encore une dynamique complexe.

La pensée complexe n’élimine donc pas l’incertitude, bien au contraire, elle nous révèle à quel point nous sommes dans un univers d’incertitude. Mais dans le même temps elle nous fournit un cadre théorique dans lequel l’on peut penser des stratégies optimales (ou approximativement optimales)  pour résoudre des problèmes donnés. C’est pour cette dernière raison que toute stratégie devra être pensée dans le cadre de la pensée complexe.

References   [ + ]

1. K. Marx, 1844, éd. 1996, p. 172.
2. Gaston Mialaret, Le nouvel esprit scientifique et les sciences de l’éducation,  Puf, 2015
3. Edgar Morin, Réforme de pensée, transdisciplinarité, réforme de l’Université,  Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études, transdisciplinaires n°12 – Février 1998
4. Gaston Mialaret, Le nouvel esprit scientifique et les sciences de l’éducation},  Puf, 2015

One thought on “Principes généraux de la pensée complexe et des sciences de la complexité

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

error: Content is protected !!